Lors des assises de la maternelle, Boris Cyrulnik, neuropsychiatre a évoqué les changements profonds des modes de vie (familiaux, sociétaux…) au cours des dernières années : ceux-ci ont un impact direct sur le développement de l’enfant. Pour tenir compte de ces évolutions, l’école doit trouver de nouveaux équilibres pour susciter chez lui le “plaisir d’apprendre” : cela passe par la mise en place d’un milieu sécurisant, respectueux de ses besoins, dans lequel les interactions sont sereines, où il puisse développer sa créativité. Le neuropsychiatre insiste sur le rôle essentiel des liens d’attachement qui doivent être tissés avec les adultes et avec ses pairs pour garantir l’épanouissement de l’enfant. 

L'aménagement pensé des espaces

L’aménagement pensé de la classe répond aux besoins physiologiques, affectifs, moteurs, sociaux et cognitifs de l'enfant. Variable déterminante pour l’enseignant dans la conduite de sa classe, l'espace crée les conditions pour pouvoir à certains moments se concentrer dans la relation avec un petit groupe d’enfants et permettre aux autres de vivre des situations qui favorisent l’initiative par la mise à disposition d’un univers de classe suffisamment riche. 

Pour l’enfant, l’espace est pensé afin qu’il puisse librement explorer le monde. Il doit pouvoir déambuler sans être gêné dans ses mouvements par un espace saturé de tables et de chaises. Pour autant certains coins fixes mais évolutifs sont nécessaires à son épanouissement : comme le coin regroupement, s’il invite à y venir et y rester, des espaces marqués symboliquement par des tables, des paravents bas, dans lesquels on sait que l’on peut jouer avec tel ou tel objet, l’on peut jouer « à faire semblant » dans des coins jeux symboliques … Des unités qui ont leurs fonctions particulières, identifiées par le petit enfant.

Pour aider les enseignants dans cet aménagement, un outil d'auto-évaluation de l'occupation de l’espace-classe a été conçu.

Une expérimentation, une recherche-action, des formations

Dès 2013, une expérimentation est initiée en Ille-et-Vilaine. Soutenus par l’expertise d’Alain Legendre, chercheur au CNRS et psychologue environnemental, ce sont d’abord les enseignants de cinq classes-pilotes puis plus de trente professeurs des écoles qui s’engagent dans une recherche-action qui se déploie sur deux ans. Ensemble, ils conçoivent et éprouvent un outil d’observation pour mesurer l’impact de l’aménagement de l’espace sur les interactions des enfants avec leurs pairs, avec les adultes, sur leurs apprentissages.

En 2015, les résultats de cette expérience se concrétisent par un module de formation suivi par plus de trois cent cinquante enseignants du département.

 

L’évolution de l’aménagement d’un dispositif d’accueil et de scolarisation d’enfants de moins de trois ans

Des dizaines de classes du département ont été réaménagées en tenant compte des spécificités et besoins moteurs, affectifs, cognitifs des élèves accueillis.

 

 

Lorsque la classe devient celle des plus grands, elle continue de s’adapter à leurs nouveaux besoins, à leur envie d’apprendre et de grandir.

Repenser en équipe l'espace des tout-petits, extrait du M@gistère Interroger, revisiter, et faire évoluer l’espace de scolarisation des moins de 3 ans, réalisation Pierrick David et Bernard Taillat © Réseau Canopé, 2015.

Alain Legendre

Chargé de recherche au CNRS en psychologie environnementale, il analyse les effets de l’aménagement des espaces sur les interactions des enfants en crèche et à l’école maternelle

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Interview de Nathalie Bonneton-Botté

Comment déterminer si « un enfant est prêt » pour rentrer à l’école maternelle ?
Pour savoir si l’enfant est prêt à rentrer à l’école maternelle, différents aspects de son développement doivent être simultanément considérés : est-il prêt à se séparer de sa famille sur une durée d’une journée ? Est-il prêt à cohabiter et à coopérer tout au long de la journée avec un groupe d’enfants et avec les différents adultes ? Son niveau de communication est-il suffisamment développé pour faire comprendre et faire entendre ses besoins ? Son développement moteur est-il suffisamment assuré pour lui permettre de répondre aux nombreuses sollicitations des adultes et de ses pairs ?

Au regard de l’ensemble de ces composantes, nous pourrions considérer que rares sont les enfants "prêts" à rentrer à l’école maternelle. C’est donc à la communauté éducative d’accompagner au cas par cas le cheminement développemental des jeunes enfants vers leur statut d’élève et de rendre possible les apprentissages langagiers, sociaux, culturels.

Finalement, plutôt que de se demander si tel ou tel enfant est prêt à entrer à l’école, il est plus pertinent de renverser la question : Qu’est-ce qu’une école prête à accueillir les jeunes enfants ? Plutôt que d’attendre de l’enfant qu’il s’adapte rapidement à l’école, cela nous invite à réfléchir aux conditions nécessaires à l’épanouissement de chacun d’entre eux à l’école.

Comment l’école, dans son organisation, peut-elle mieux prendre en compte les besoins du jeune enfant ?
Pour répondre aux besoins du jeune enfant, l’école maternelle doit d’abord être pensée comme un lieu d’attachement, c’est-à-dire qu’elle doit s’inscrire dans cette nécessité paradoxale de percevoir, d’interpréter et de répondre individuellement aux demandes implicites de chaque enfant sans pour autant prendre le risque de négliger la diversité des besoins au sein d’un groupe.

L’école maternelle est aussi un espace transitionnel, parce qu’elle se situe à mi-chemin entre le milieu familial et le milieu scolaire. Elle doit avoir une organisation souple et flexible dans la mesure où chacun n’est ni encore tout à fait enfant, ni encore tout à fait élève.

La prise en compte de la diversité des besoins physiologiques est essentielle : tous les enfants n’ont pas besoin d’une sieste de même format, tous ne demandent pas de se dépenser de la même manière, d’aller aux toilettes aux mêmes moments. Prendre en compte tous les enfants, c’est aussi respecter la diversité des profils : tous n’apprécient pas forcément la nouveauté, les relations sociales. Enfin, il est nécessaire d’être attentif aux capacités de chacun : pour un enfant qui ne s’exprime pas encore, un enseignant doit mettre en place des modes de communication spécifiques et par exemple, utiliser des images, recourir au jeu…

Quelles avancées de la recherche scientifique récente permettent aux enseignants de travailler de manière plus pertinente avec les enfants de maternelle ?  
De nombreuses recherches menées en contexte scolaire sont développées. Je m’arrêterai sur deux d’entre elles :

  • concernant les compétences émotionnelles

Il a été montré que travailler à l’école sur les émotions, apprendre aux enfants à  les identifier, les comprendre, pour mieux ensuite les réguler est un véritable enjeu de la lutte contre les inégalités scolaires. Cela engage l’école maternelle à accorder une place aux émotions dans les pratiques d’enseignement. Le dispositif « Thémots » expérimenté dans l’académie de Rennes est un bon exemple de recherche collaborative visant l’enseignement explicite du vocabulaire et notamment du lexique des émotions.

  • concernant la motricité

Des recherches récentes présentent un réel intérêt pour la classe : elles montrent le bénéfice des actions et manipulations motrices du jeune enfant pour ses apprentissages. Ainsi, par exemple, il est démontré que les enfants retiennent mieux le nom et le son des lettres lorsqu’ils ont pu l’explorer tactilement. Leur forme est aussi mieux tracée et mieux mémorisée lorsque les enfants ont eu à marcher sur des lettres tracées au sol et à les produire dans l’air à l’aide du bras et de la main. Dans le domaine mathématique, des chercheurs ont montré le lien très fort qui existe entre les habiletés manuelles de motricité fine et les performances en calcul. La prise en compte des enjeux de la motricité des élèves dépasse largement le cadre d’une dépense physique ou d’un simple défoulement, elle conditionne et facilite des apprentissages fondateurs.

Nathalie Bonneton-Botté

Nathalie Bonneton-Botté est maître de conférences en Psychologie du Développement à l’Université de Bretagne Occidentale et exerce ses fonctions à l’ESPE de Bretagne. Elle est responsable du parcours “Handicap, difficulté et grande difficulté scolaire”.

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